Le streaming : quelle équilibre entre proximité et recul

Le streaming occupe aujourd’hui une place importante dans les usages numériques. Pour beaucoup, regarder un live sur Twitch ou Kick est devenu une façon de se détendre, de partager une passion ou de se sentir moins seul. Le direct possède quelque chose de particulier. Il paraît plus spontané, plus authentique et plus proche que les autres contenus en ligne. Cette proximité explique en grande partie le succès du streaming. Mais elle peut aussi rendre certains contenus plus influents qu’ils ne le seraient ailleurs.

Le problème du streaming n’est donc pas seulement le temps passé devant un écran. C’est aussi la manière dont le direct modifie notre rapport aux créateurs, aux émotions et aux comportements.

Pourquoi le streaming paraît plus « réel »



Contrairement à une vidéo montée, un live se déroule sous nos yeux. Le streamer réagit immédiatement, improvise, se trompe parfois, répond aux messages du chat. Cette spontanéité donne une impression d’authenticité très forte. Le spectateur n’a pas l’impression de regarder un contenu fabriqué. Il a l’impression d’assister à quelque chose de vrai. C’est ce qui rend le streaming si attractif. Là où une vidéo semble distante ou préparée, le direct donne le sentiment d’être présent avec quelqu’un.

Cette impression est renforcée par plusieurs éléments :
• le streamer parle souvent de sa vie quotidienne ;
• il lit parfois les pseudos des spectateurs ;
• il répond à certaines questions ;
• il partage ses émotions en temps réel.

Le streaming crée ainsi une forme de proximité beaucoup plus forte que la télé par exemple.

Mais cette proximité peut devenir trompeuse.

Même lorsqu’un streamer paraît très spontané, il choisit ce qu’il montre, ce qu’il raconte et la manière dont il se présente. Comme n’importe quel média, le streaming repose aussi sur une forme de mise en scène. Le spectateur peut alors avoir l’impression de connaître réellement le créateur, alors qu’il ne connaît qu’une partie de lui. Cette relation à sens unique n’est pas forcément négative. Elle peut donner un sentiment de réconfort, de communauté ou d’appartenance. Mais elle peut aussi faire oublier qu’un streamer reste une personne publique, avec un personnage, une stratégie et parfois des intérêts économiques.

Le direct renforce alors un biais très simple : si cela semble spontané, alors cela paraît plus vrai. C’est précisément ce qui rend certains comportements plus influents qu’ils ne le seraient dans une vidéo classique.

Immédiateté, imprévu et faible recul



Le principal risque du streaming ne vient pas forcément des contenus eux-mêmes. Il vient de la façon dont le direct réduit le recul. Dans un live, tout va plus vite.. Une phrase maladroite, une humiliation, une colère ou une provocation peuvent être diffusées immédiatement. Contrairement à une vidéo montée, il n’y a souvent ni montage, ni filtre, ni temps de réflexion.
Le direct rend les dérapages plus imprévisibles. Il rend aussi la modération plus difficile. Les plateformes et les modérateurs peuvent intervenir, mais ils agissent souvent après coup. Dans les grands chats, des milliers de messages peuvent apparaître en quelques secondes. Certains propos violents, humiliants ou haineux peuvent alors circuler avant d’être supprimés.
Le problème n’est donc pas que le streaming serait forcément plus agressif que les autres médias. Le problème est qu’il laisse moins de place au recul.

Les dérives possibles chez certains



Toutes les communautés de streaming ne se ressemblent pas. Certaines sont bienveillantes, créatives et très bien modérées. D’autres reposent davantage sur la provocation, la surenchère ou le conflit.

Certains formats favorisent plus facilement les dérives :
• les contenus construits autour de l’humiliation ou du harcèlement ;
• les streams où la provocation devient un moyen de faire de l’audience ;
• les communautés qui valorisent les insultes ou les « raids » ;
• les contenus liés aux jeux d’argent, aux paris ou aux défis extrêmes.

Dans ces situations, le spectateur n’est pas seulement passif. Il peut aussi participer. Le chat encourage, pousse à aller plus loin, récompense certains comportements par des réactions, des dons ou de la visibilité. Plus un comportement attire l’attention, plus il risque d’être reproduit. Ce phénomène est particulièrement visible lorsque des contenus choquants deviennent une façon de « faire le buzz ».

Pourquoi certains comportements finissent par paraître « normaux »



À force d’être vus et répétés, certains comportements peuvent progressivement sembler plus acceptables. Le spectateur n’imite pas forcément immédiatement ce qu’il regarde. En revanche, il peut finir par trouver moins choquant ce qu’il voyait comme excessif au départ. Une agressivité présentée comme de l’humour, des provocations récompensées par des milliers de vues ou l’idée qu’il faut toujours aller plus loin pour exister en ligne peuvent peu à peu devenir des repères. Les streamers deviennent alors, parfois sans le vouloir, des modèles implicites. Cela ne concerne pas uniquement les comportements négatifs. Beaucoup de créateurs transmettent aussi des valeurs positives, comme l’entraide, la créativité ou la persévérance. Mais le direct renforce la puissance de ces modèles, parce qu’ils sont vécus en temps réel et dans une communauté.

Les jeunes : un public plus à risque



Les adolescents et les jeunes adultes sont souvent plus sensibles à ces mécanismes. Ils ont généralement moins de recul face à la mise en scène et davantage besoin de reconnaissance, d’appartenance ou de modèles.

Ils peuvent plus facilement :
• confondre le personnage et la personne ;
• croire qu’un comportement est normal parce qu’il est populaire ;
• se sentir obligés d’imiter un groupe pour être acceptés ;
• avoir du mal à repérer les stratégies de mise en scène.

Le risque n’est pas seulement le contenu regardé. C’est aussi la vitesse avec laquelle un jeune peut être exposé à certains univers, certaines communautés ou certains créateurs, sans toujours avoir les outils pour prendre de la distance. Lorsqu’un jeune passe beaucoup de temps dans une même communauté, les normes du groupe peuvent progressivement prendre plus de place que le regard critique.

Twitch et Kick : deux modèles, deux risques différents



Toutes les plateformes de streaming ne fonctionnent pas de la même manière. Twitch cherche globalement à encadrer davantage les contenus. La plateforme interdit certains comportements, limite une partie des contenus liés aux jeux d’argent et tente de modérer les situations les plus problématiques. Ces règles restent imparfaites, et certains contenus passent malgré tout entre les mailles du filet.

Kick adopte au contraire une approche plus permissive. La plateforme met davantage en avant la liberté d’expression et une modération plus légère. Cette différence attire parfois des créateurs qui recherchent moins de limites ou qui souhaitent diffuser des contenus plus provocateurs. On y retrouve plus facilement une culture de la surenchère, dans laquelle choquer ou dépasser les règles devient une manière de se distinguer.

Le problème ne vient donc pas du streaming en général. Il dépend aussi de la plateforme, des contenus mis en avant et de la manière dont une communauté est encadrée.

Consommer du contenu tout en gardant une distance



Le streaming n’est pas un média à rejeter. Pour beaucoup de personnes, il représente un espace de détente, de partage et de lien social. L’enjeu n’est donc pas de diaboliser Twitch, Kick ou les créateurs de contenu.
Il s’agit plutôt de se rappeler qu’un live reste un média, même lorsqu’il paraît spontané. Prendre du recul, choisir les communautés que l’on fréquente et apprendre à distinguer la proximité ressentie de la relation réelle permet de profiter du streaming sans en subir les dérives. Le direct nous touche davantage parce qu’il paraît plus vrai.

C’est précisément pour cette raison qu’il mérite d’être regardé avec un peu plus d’esprit critique.